Assise sur le lit, je regarde fixement le plafond où des mouches tournent en cercle autour du luminaire. J’essaie de les compter… impossible ! Leurs vols irréguliers m’énervent… Je n’y arrive pas !
Un vent tiède entre par les fenêtres ouvertes ! J’aime que l’air bouge sous mes narines. Je n’aime ni les portes ni les fenêtres fermées.
Bon, aujourd’hui, c’est un moment moche. Je dois passer au syndicat et me réinscrire au chômage. Cette lourde administration qui rend coupable... c’est humiliant d’aller mendier. Ces longues attentes, avec d’autres futurs chômeurs aussi tristounets que moi. Mais comment faire autrement… Il faut des sous ! Je fais la démarche pour être en ordre, pour la forme, parce que c’est nécessaire, malheureusement… J’en ai marre de ces périodes sans boulot ! Ces changements de rythmes imbéciles qui me déroutent en ne m’apportent rien. Boulot, pas boulot… Moche période pour les engagements, mais je ne baisse pas les bras. Ce coup-ci, c’est moi qui suis partie. L’ambiance ne me plaisait pas… Des collègues … un peu limités ! Des patrons exigeants, mais bêtement! Ils promettent toujours le meilleur mais une fois en place, le ton change et les promesses tombent. Ils ne prennent pas de recul et pensent sans cesse que les employés les flouent. Puis, travailler pour le commerce, c’est pas mon truc. Même si je sais qu’on en est là… Tout s’achète et tout se vend ! Tout s’achète et tout se vend !
Mon frère ça le fait rire…
- Eh oui, la sœur… c’est comme ça ! Tout s’achète et tout se vend !
Lui, il fait des sous ! Il le mérite, il ne sourit pas bêtement, il vend ses connaissances. J’envie parfois son aisance, mais le prix demandé dans mon boulot ne me convient pas du tout. Moi ça ne me va pas ! Même si je sais que c’est la réalité. C’est pas mon truc. Baratiner pour vendre… compliqué pour moi. Séduire pour vendre, cela sent trop l’hypocrisie ! Elle me saute à l’oreille quand je l’entends, cette hypocrisie… avec ce ton un peu mielleux, toujours souriant évidemment! Good boy ! Good girl !
Il y a plein de collègues que cela ne gêne pas, mais moi, je suis obligée de me mettre dans la peau de quelqu’un d’autre pour y arriver. Je suis très mal à l’aise quand je l’entends ce ton surfait et faux, je dois fuir. C’est ce qu’on me demande au boulot… Eh bien, j’en ai eu marre.
Je ne peux pas continuer à vivre à côté de mes godasses comme cela…
- Bon ! je fais le pas… Syndicat, inscription chômage…
-
Pas de regret s’il te plaît ! Ils ont été gentils avec toi. Reconnaissant la qualité de ton travail, ils t’ont virée pour que tu aies accès au chômage…
Donc aujourd’hui, c’est un grand jour…. Je me libère…
*
Me voilà collée brusquement au fond du siège inconfortable qui me retient. Ma tête cogne une barre de métal, des bruits confus montent de toutes parts. Ca klaxonne, crie, freine encore. Des voix s’élèvent, des bousculades, des gens désarticulés, des cris…Le bus s’est arrêté dans un cafouillis de voitures, trottinettes, motocyclettes en tous genres, piétons, cyclistes en colère, mamies forçant le passage avec des landeaux où vagissent des petits, invisibles, emballés dans de nombreux tissus. Elles s’en servent pour attaquer à coups de bélier la foule désorganisée qui ne sait plus où aller… le portable entre les cheveux et le foulard, ça caquette avec vivacité. Des voitures se faufilent à droite, à gauche… c’est le foutoir ! Les gens vocifèrent, commentent l’événement sans voir de quoi il s’agit. Le chauffeur du bus s’énerve, par la fenêtre, il pousse ses injonctions, tout le monde s’en fiche. On est à l’arrêt !
Un homme assis près de moi, gris des pieds à la tête, sans regard, subit, comme inerte, sans réaction. Ses mains crevassées, ses cheveux poussiéreux, son jeans est blanc de peinture. Il vient sans doute de quitter un chantier, fatigué, absent, d’une patience sans fin. Sans réaction, il est là, il attend, ne regarde rien même pas en lui-même, fataliste. Ca sent le travail au noir forcé… Par la fenêtre encrassée, j’observe des vendeurs à la sauvette qui posent un tissu à même le sol et exposent à la vente des objets du quotidien… casseroles, foulard, vieux vêtements, couverts, jouets d’enfant… Tout est bon pour espérer quelques sous avant la tournée des poulets… Dans leur regard ? L’espoir à chaque passant qui ne regarde pas leur triste étal. L’inquiétude est présente, ils scrutent les alentours. Certains vendent des cigarettes de contrefaçon.
- Cigarettes, cigarettes !
Glissent-ils discrètement dans l’oreille des badauds.
- Cigarettes, cigarettes !
Peu s’arrêtent. Chacun dans sa bulle !
Dans le bus, cela se calme, chacun retourne dans son bouillon intime ! Sur les téléphones, ça scrolle, regarde les nouvelles dans des langues que je ne connais pas, joue à des jeux de patience, indifférent à la vie réelle. Bon on approche de l’arrêt, je vais devoir m’extirper à coups de pardons
,
- Excusez-moi !
Un regard noir me traverse
- Ben oui madame, désolée, je voudrais sortir à l’arrêt…
- Mais moi aussi, je descends !
- Bien, bien !.
Je patiente donc en équilibre instable, la main cherchant à me cramponner au mieux. Je suis coincée entre ces corps inconnus qui se collent entre eux pour ne pas tomber, dans l’indifférence la plus totale. Zut ! Est-ce que mon sac est bien fermé ?
J’ai attaché mon portable au fond du sac pour ne pas me le faire piquer. C'est un vieil appareil quand je le compare aux engins connectés autour de moi, mais j'y tiens! Je glisse la main jusqu’au sac, frôle d’autres mains, mais ça va, je redirige mon sac fermé vers mon ventre pour mieux le sentir. Pas de panique ! Tout cela a fait monter en moi une certaine insécurité incontrôlée. Allons, on se calme ! Le bus glisse maintenant sur l’asphalte, sans saccades et arrive à l’arrêt.
- Excusez-moi ! Pardon ! Je voudrais descendre s’il vous plaît !
Un coup dans les fesses d’une voiture d’enfant poussée avec énergie me saisit! Je sors…Enfin ! La marche trop haute, un petit saut sur le trottoir et voilà ! De l’air qui bouge sous les narines… J’y suis.
Je me dirige et suit la foule qui pénètre en masse dans le marché en plein air. Les caddies crissent, des chariots cognent les chevilles… Déjà, le brouhaha vocal des maraîchers qui vantent les prix et la qualité de leurs produits. Il y a beaucoup de chalands venus du monde entier! Si je ne le savais, je ne pourrais dire où je suis, dans quel pays ? Sur quel hémisphère ? J’aime ça. Je me sens au milieu de l’humanité dans ce qu’elle a de plus vrai. Les étals sont le reflet de cette foule incongrue et bigarrée ! Des fruits, des légumes venus d’ailleurs, des couleurs vives et chatoyantes ! Des odeurs surprenantes parfois délicieuses, parfois odieuses. Je parcours tant bien que mal les allées mal définies, je me glisse entre les mamies avec leurs caddies meurtriers déjà pleins. Je suis le flot, je m’arrête quelques fois, achète des fruits. Je les choisis, ils forment des monceaux instables.
- Oh ! ici ça sent le fromage !
Je n’aime pas trop cette odeur. Les bassins avec des olives agrémentées d’herbes et de piments… Les herbes, les baies et épices qui embaument. Les gens sont agglutinés autour des denrées comme les animaux de la savane autour de la mare salvatrice sans laquelle ils ne pourraient pas vivre. Cette resserre grouillante est le sens profond de la vie… Se nourrir est vital ! Quand les familles sont nombreuses, on achète en gros ! Une femme africaine devant moi achète des kilos et des kilos de viandes, de tripes, de morceaux rougis que je n’ai jamais vu… Cela me rebute mais je suis curieuse.
- Dites-moi…monsieur… s’il vous plaît !…Monsieur c’est quoi ça ? Moonsieur, oui ! S’il vous plaît ? C’est quoi ?
Je vois un fruit que je ne connais pas.
- Ca ma sœur ! Je ne sais pas. J’connais pas ! C’est rare ! C’est les italiens qui mangent ça !
*
Je poursuis cette aventure en me laissant comme dirait Piaf, « emportée par la foule ! » J’arrive à un étal de jouets divers, qu’est-ce que je vois ? Une souris en peluche verte ! Comme celle de mon frère quand il était petit ! Elle pendait au-dessus de la table à langer ! Il la frappait de ses petites menottes maladroites pendant que maman lui chantait « Une souris verte… qui courait dans l’herbe… » Souvenir d’enfance…
Aujourd’hui, ce frère est un monsieur qui a réussi ! Cela se voit à son allure, fier de lui, qui n’a peur de rien. Il a l’assurance que lui donne l’argent. Ca m’énerve ! Evidemment, il a la grosse Volvo qui va de pair, la plus grosse. Noire bien sûr, impeccable ! Je me demande qui la lave pour qu’elle brille comme cela? Est-ce que je lui en veux ? Non pas du tout. Je suis même fière de lui, mais aujourd’hui, il est loin du monde réel. Je suis contente de le voir de temps en temps, de ne pas devoir échanger souvent sur ce qui me semble la vraie vie ! Celle de beaucoup de monde… Il me regarde avec une certaine bienveillance suffisante.
- « Oui c’est la sœur… elle vit sa vie, c’est son choix ! »
Le regard directement porté sur mon jeans bleu, qui n’est pas neuf !
Pensons à autre chose !
La poissonnerie… de la glace, des monceaux de glace blanche parfois rougie, des poissons partout, en tas, les yeux braqués vers le ciel, ronds d’étonnement d’être là ! Des coquillages fermés, qui se croient cachés et espèrent la mer ! Je suis là devant, je respire cet air salin.
La mer… J’ai envie de voir la mer, respirer le vent frais… En fait je commence a en avoir assez de voir tous les cadavres d’animaux qui servent à nous nourrir. Mais que faire, il faut bien en manger de temps en temps… Végétarienne? C’est trop de boulot ! Je commence à trouver que j’ai des idées noires aujourd’hui, je ne sais pas pourquoi. Des idées noires sous un ciel bleu ! C’est ridicule !
Je me retrouve, sans l’avoir décidé, devant les plantes et fleurs coupées ! Une odeur de frais me surprend. Ces couleurs diverses, ces fleurs qui viennent d‘un monde que je ne connais pas, de loin sans doute !
Des plantes exotiques d’un vert profond, de formes multiples. J’en trouve une aux fleurs d’un bleu violacé, foncées et duveteuses comme du velours… je l’achète. Le vendeur, un bon flamand rougeaud, aux mains épaisses, la fourre dans un sac plastique. Bon, j’ai fait un beau tour de marché, je vais prendre le métro… Pour sortir, même scénario ! Je suis la foule désordonnée mais obstinée, chargée comme des mulets.
Le métro s’annonce avec ses sifflements et ce bruit d’air chassé ! Pcchiiit ! Les portes s’ouvrent, je m’y en gouffre comme tout le monde. Une place assise, chouette ! Je préserve au mieux la plante que je tiens à bout de bras. En face de moi, une dame mûre assez belle, surtout élégante dans un manteau vert, lit un magazine genre « Courrier international »… De belles lunettes à la monture seyante, une coiffure faussement négligée, le tout assorti d’un foulard dans les verts, d’un sac au cuir souple… De cette dame émane, le confort et une certaine sérénité.
Pcchiiit ! Des portes ouvertes entre une dame, à l’estomac proéminent…Il n’y a pas que l’estomac mais aussi le ventre qui rebondit en deux étages… Le tout cinglé dans des vêtements très ajustés qui mettent en valeur l’ensemble de la silhouette ! Le portable collé à l’oreille…Elle se laisse tomber lourdement à côté de la « paisible baronne » qui a un petit sourire condescendant. Non sans avoir, d’un rapide coup d’œil, scanné la bonne femme. Mais ce n’est pas tout… la nouvelle venue est affublée d’une gamine, tout en volants et strass roses qui lèche avec délectation une sucette ronde. La gamine gigote, se tourne de droite et de gauche, se tortille sous l’œil attentif de la voisine qui craint les taches sur le manteau.
Cela commence à m’amuser ! La situation est cocasse et cela me met aussitôt de bonne humeur ! Alors, au comble de mon sourire intérieur, ne voilà t-il pas que la bonne femme fait des bulles de chewing gum qui claquent et se collent sur ses lèvres à intervalles réguliers ! La « baronne » sursaute, ne dit rien, son petit sourire se crispe mais dans son regard, aucune méchanceté. Et moi, j’ai honte ! Mais je m’amuse comme une folle. Ce petit incident m’a remis d’aplomb. Pcchiiit ! Les portes s’ouvrent et projettent la femme et son portable vers l’Escalator. La petite rose rit de bon cœur, se tortille et grimace en suçant sa friandise!
*
Pcchiiit ! Me voilà sortie, moi aussi ! Escalators pentus, la foule se disperse… me voici dehors. Je vais à la maison, cool. Le quartier est calme en ce dimanche. Je regagne mes pénates, tranquille… Bon, l’ordi, les mails ? Rien de spécial. Serais-je en train de m’ennuyer ? Je regarde les photos épinglées au-dessus de mon écran. Mon regard s’arrête sur une photo déjà un peu vieillie, en noir et blanc, aux gris incertains. Mon amie Chris, partie au Québec, il y a déjà un moment. Je l’avais rejointe, je prenais l’avion pour la première fois ! Je me souviens du survol de l’embouchure du St Laurent qui rejoint l’océan. Spectaculaire ! Le bleu profond du fleuve immense et le rouge flamboyant des érables ! Inoubliable ! Je rêvasse devant cette photo… Clic ! Clic ! Clic ! Les doigts sur le clavier… Air Canada, Transair… Vols? Surprise ! Pas chers… Clic ! Clic ! Clic ! Réservations… 1 personne, préférence hublot ! La semaine prochaine ? Clic ! Clic ! Clic ! OK ! Paiement… Clic ! Clic ! Clic ! Carte de banque… Ok ! Billet à télécharger deux jours avant le départ ! Bon, il est quelle heure ? 15H ? 9H du matin à Montréal… je vais attendre encore un peu avant d’appeler Chris. C’est dingue, en un quart d’heure me voilà virtuellement en partance. Je suis ravie. Je me jette sur le lit ! Assez fière de ma décision subite. Je me remémore mon arrivée à Montréal. Aéroport immense, et dedans le sourire merveilleux de Chris qui m’attend. Bienvenue au Québec ! Les gens cool, souriants, cet accent incroyable. L’autoroute très large pour rejoindre la ville, les immenses voitures lourdes semblent glisser dans le bruit grave des moteurs… Chris, amie de toujours, partie là-bas suite à une rupture… On s’était dit avec les copains que c’était momentané… Mais non, elle restée. Comme elle est restée dans mon cœur !
Il y a eu le manque, l’absence… Heureusement avec les technologies d’aujourd’hui on est restées en contact. Elle travaille dans un studio de graphisme animé. Au cœur de la ville, dans un austère immeuble gris, il y a une fourmilière où les écrans d’ordinateurs s’agitent en permanence, du monde avec des casques aux oreilles qui pianotent, réfléchissent, s’amusent pas mal. Elle est chargée de vérifier si tout est « raccord »… Si, par exemple, le personnage animé entre avec un bouquet de cinq fleurs puis réapparaît avec un bouquet de six fleurs… Il y a toujours un petit finaud qui le remarquera… Alors, elle fait une note de correction, elle fait le job ! Elle travaille dans une chouette ambiance de jeunes geeks ! Mais des geeks créatifs ! Ils sortent régulièrement des dessins animés qui font le tour du monde. Quand ils arrêtent parfois de travailler, ils se retrouvent dans des petits restos du vieux Montréal, près du port ! Ils amènent leur bouteille de vin emballée dans du papier kraft. Car on ne sert pas de vin dans ce restaurant ! Hypocrisie du continent ! Les petits restos sont toujours sombres, comme si les restaurateurs avaient peur que les clients voient ce qu’il y a dans leurs assiettes ! Ces artistes ont l’air de jeunes fous, les cheveux en bataille, les habits basiques chiffonnés par des longues heures de travail. Les échanges sont vifs, toujours autour du boulot… Rien d’autre ne les intéresse vraiment ! On parle de couleurs, de rythmes… D’histoires à inventer…. Ils vivent dans un certain onirisme qui leur appartient. Enfin, la nuit avancée, certains rentrent enfin chez eux, d’autres retournent au boulot car tracassés par un détail, qu’il faut « retravailler », afin de pouvoir dormir. Alors dans la nuit, dans les ombres des grands immeubles qui cachent souvent les cieux, on se glisse dans les rues noires. Les escaliers extérieurs métalliques sifflent sous des soudains coups de brise venant du port. Leurs ombres saccadées strient les trottoirs déserts. Les pas résonnent, réguliers, en écho, contre les façades. Je me souviens être allée au port la nuit, affronter le souffle du grand fleuve et observer les bâtiments où une profusion de petites loupiotes brillent dans la nuit. Le fleuve, l’immense St Laurent clapote gentiment entre les murs, alors que le courant au loin crée des vaguelettes. Dans le ciel, la trace lumineuse du gyrophare qui zèbre chaque nuit les quelques nuages de l’été…
*
Pendant que je rêvasse, l’après-midi s’étire… Bon je dois penser à tout… passeport, billets, argent ! J’ai le temps. J’espère que Chris sera aussi contente de me voir…. Peut-être y ai-je été un peu rapidement ? Je sais qu’elle bosse, mais j’aurai plaisir à retrouver Montréal. J’aime cette ville étrange ! Ce n’est pas vraiment l’Amérique et pourtant oui !
D’un coup, j’ai un doute… Peut-être qu’elle… a d’autres choses à faire que de recevoir son amie d’Europe… Zut ! Je culpabilise. J’ai été égoïste et je n’ai pensé qu’à mon bien-être. Merde ! J’ai hâte de lui parler… Je défais les achats du marché, me remets dans l’ambiance maghrébine, dans les odeurs de voyage. Je tripote dans la cuisine et repense à Chris, aux disputes qui l’ont forcée à se séparer de son copain ! Il était chouette mais trop viril, sans finesse mais elle y tenait. Comme une oie blanche, elle a cru que c’était le bon, l’homme de sa vie. Cet homme était violent, comme pour prouver qu’il était un mâle, un vrai ! Moi, cela m’aurait fait fuir, mais elle se sentait presque en sécurité avec lui, alors qu’il était le danger dans sa vie. Jusqu’au moment où cela s’est retourné contre elle. Il est devenu froid, distant. Elle était de plus en plus déçue, puis malheureuse. Il s’est mis à la violenter. Elle a commencé à avoir peur, venir loger chez moi en larmes et angoisses. Puis elle y retournait… vers son macho ! Cela a duré un bout de temps…
Disputes, excuses, bouquet de fleurs, disputes, violences, cadeau, embrassades, sexe, excuses, disputes… Cercle vicieux que j’observais avec quelque inquiétude !
Jusqu’au jour où elle est arrivée, le visage déformé par une claque trop forte et des bleus sur le corps. Ce n’étaient plus les larmes qui lui baignaient le visage, mais une rage, une fermeté que je ne lui connaissais pas ! Cette fois, s’en est trop ! C’est fini ! Elle a pris une douche, comme pour se débarrasser de lui, de son contact, de son odeur ! Se débarrasser de cette vie de crainte, de chaud et froid. Elle a été chez le coiffeur, couper ses beaux cheveux qui l’avaient attiré vers elle. Elle voulait être une autre, avoir une autre vie, oublier cet échec! Elle ne voulait plus qu’il la reconnaisse ! Auprès d’elle, j’assistais à sa métamorphose. Elle devenait plus sévère avec elle-même, plus exigeante, mais elle cachait bien son jeu ! Je m’en suis aperçue petit à petit, dans les moments où elle ne voyait pas que j’observais. Elle regardait le vide, la tête penchée comme si elle était ailleurs. Son visage lisse était triste, son beau visage avec ses petits cheveux courts. Dès qu’elle me voyait, elle se reprenait vivement comme si je la ramenais à la réalité. Ce qui était sans doute vrai ! A quoi pensait-elle ? A ce type qui la maltraitait ? A cette relation pourrie ? A cette société qui rend les hommes idiots ?
Il l’a pourchassée pendant pas mal de temps, il la cherchait, pleurnichait, venait sonner chez moi, déposait des lettres enflammées et des excuses qui ne dureraient que le temps d’une allumette… Je n’ouvrais pas, je ne voulais pas avoir à m’expliquer avec ce type ! Le téléphone sonnait souvent… voilà venu le temps du harcèlement. Chris tenait bon, malgré cela. Elle devenait plus forte, peut-être fière au fond d’elle-même, d’avoir la force de lui rendre la monnaie de sa pièce. Elle était belle mon amie Chris dans sa lutte entre ses sentiments et sa raison. J’observais ses résolutions et son envie de vivre. On sortait, voyait les copains mais je voyais aussi le regard qu’elle jetait derrière elle. Elle craignait qu’il soit là, tapi dans son sillon, qu’il l’observe dans l’ombre de sa vie… En fait, elle avait peur ? Ca, je le crois aujourd’hui, avec le recul. Aussi quand elle a décrété qu’elle partait quelques temps au Canada, je n’ai pas été franchement étonnée, je l’y ai même encouragé. Elle avait une vague connaissance qui pourrait l’accueillir… Je me suis dit que c’était une bonne chose ! Elle est partie assez rapidement.
A ma grande surprise, je me suis sentie seule soudain ! Elle me manquait. Ses soucis remplissaient une part de ma vie. J’ai été désorientée un moment, comme abandonnée ! Il était temps que je me reprenne et suive ma route.
*
Tranquillement, je me rends à l’aéroport. Il fait beau, je suis contente de partir. J’ai tout fait ! Passeport, billet, argent… Ma valise roule en faisant trop de bruit qui se mélange aux autres sons de roulettes ! Ca bouge ! J’entre dans cet antre grand ouvert et grouillant. D’un pas décidé, je vais voir le tableau et me mets à rêver aux noms de toutes ces contrées du bout du monde. Je suis au milieu de nulle part. Le souvenir des attentats me revient à l’esprit… plus jamais ce ne sera comme avant. C’était le lieu des débuts d’aventures et de rêves. Maintenant, il raconte les dangers du monde et la folie des hommes. Des gens morts parce que, là au mauvais moment. En face de fous de Dieu ! Je n’arrive pas à croire cela… Fous de Dieu ! Comment est-ce possible ? Et pourtant… La terreur ! voilà ce qui est recherché… la terreur.
Du coup, ces pensées assombrissent mon enthousiasme. Je regarde les gens, venus de partout et écoute ces langues que je ne connais pas. Petit à petit je m’engage dans cette réalité, cette multitude de personnes qui ont tous été des bambins, qui ont grandi en paix ou en guerre dans des pays que je ne verrai jamais. Elles portent les symboles de leur culture, de leur climat, elles sentent les parfums d’ailleurs… Me voilà repartie dans mes voyages imaginaires. J’attends dans cet univers hors de tout. Dans les sons aseptisés et incompréhensibles qui annoncent des départs vers les lointains, j’observe des saris, des Stetsons, des fourrures, même un sombrero aux couleurs vives… Et me voilà partie pour le Mexique. Je mangerais bien un tacos… j’ai un peu faim. Le temps passe, ouverture de l’enregistrement des bagages. Une file énorme patiente déjà devant le guichet. Nous serons les premiers ! Nannanère ! Je regarde cela patiemment ! Un peu indifférente à ce que je connais des voyages en avion et de cet égoïsme si visible dans ces moments-là. Mais cela ne m’empêche pas de le voir. La file s’ébranle petit à petit.
Quand la fluidité commence, je me dirige vers l’enregistrement. Cette fois, cela sent bien le départ. Douane, Duty free aux odeurs cosmétiques prononcées, le luxe est bien présent. Ouiais ! Un tacos… j’aimerais bien ! J’aurais dû manger ce midi… Mais trop pressée , je me suis dit que mon estomac tiendrait bien le choc. Mais ce sombrero m’a ouvert l’appétit. Tacos… tacos… Pas de tacos. Bon ! Maintenant reste à patienter. Des marmots chouinent, des gens tentent de dormir, d’autres font les cents pas, d’autres lisent, font des mots-croisés, sommeillent… La voix synthétique, dans un anglais rapide, annonce le vol et plane dans le bâtiment. Et hop une file compacte se met en place tout aussitôt… les petits vieux, qui feraient mieux de rester assis sont au premier plan, comme si l’avion allait partir sans eux ! Les portes s’ouvrent dans vingt minutes. Mais ils seront les premiers ! Nannanère !
C’est enrichissant les voyages ! Comme quoi ! Cela commence déjà avant de partir.
Je prends place sur le siège rouge près du hublot. J’aime voir la terre au loin, traverser les gros nuages blancs, puis le soleil, enfin ! Un passager un peu épais s’assied à côté de moi. Un petit signe d’apaisement, et voilà sa masse qui écrase le fauteuil et moi en partie.
Bien, je vais devoir faire respecter mon espace vital ! Les moteurs vrombissent, l’avion roule lentement vers son point d’envol. Dans l’avion, c’est assez calme, comme souvent aux décollages… Peut-être que les autres sont comme moi et craignent ce moment. Le bruit devient puissant et hop, nous voilà dans les airs cloués dans le siège. Cette fois, c’est bon ! Montréal, Chris, me voilà ! J’observe les sols, les villages, les rivières, les autoroutes qui s’entrecroisent. Des lacs qui ressemble à des piscines sauvages tant ils sont petits. Les bois s’étirent en forêt, le cordon jaune du sable, puis la mer s’étale jusqu’au loin… Un bruit constant et régulier prend place dans l’espace de la carlingue. Et c’est parti pour plusieurs heures. Je suis contente de revoir Chris en chair et en os ! Dans un état d’esprit nouveau que je ne lui connais pas. Heureuse, je le souhaite, dans cette nouvelle vie. J’espère qu’elle aimera la vaisselle rouge que je lui amène comme cadeau… J’espère ne pas la décevoir ! Montréal me voilà !
*
Le vol s’étire, les heures passent lentement les unes après les autres… un ronron régulier me met dans un état entre vigilance et demi-sommeil. C’est long ! Tout est calme à moitié endormi. Un mioche geint lentement à l’arrière… sans doute fatigué, lui aussi. Des passagers un peu vacillants, se lèvent, vont vers les sanitaires. Le personnel de bord, un peu robotisé dans leur costume impeccable, sillonnent les étroites allées pour nourrir le peuple. Ils sont comme des ovnis, maquillages et coiffures au top, sourire figé de rigueur. Anglais international aux lèvres ! C’est un univers étrange en fait, entre deux mondes, la terre et le ciel. Finalement, le ronron devient réconfortant, les machines tournent régulièrement… Fort heureusement. Dire que j’aime ça, serait dire n’importe quoi. Je trouve cela extraordinaire évidemment d’arriver à voler ! Ce progrès incroyable m’impressionne, mais je le préfère quand je suis sur le plancher des vaches. Quand je suis dans la carlingue, cela me serre la tête ! Le repas arrive, cela va me distraire. Petit plateau, tout en plastique, bouffe dégueulasse ! Mon voisin avale en vitesse ! Je prends du temps, histoire de passer… le temps ! Annonce… On va descendre si je comprends bien…. Escale ?... Ah oui, j’avais oublié escale en Islande. Par le hublot, je vois au loin une ligne se dessiner sur l’eau… Déjà la terre ? Le soleil luit, le ronron change de rythme. Waf ! mes oreilles se bouchent, se débouchent. On descend lentement. Le sol approche, différent de ce je connais, sec, noir, vide… L’Islande… Il paraît que c’est très beau et très particulier… Mais on ne descendra pas. Les terres emplissent le hublot, le choc, on roule sur le tarmac. Les voix montent, les passagers s’éveillent ! les moteurs tournent encore un long moment, puis se taisent. Des gens descendent, d’autres prennent place. Mon voisin baye aux corneilles, je reste coincée. En fait, j’en ai marre ! Je termine de grignoter l’insipide repas. Et hop, c’est reparti ! Décollage, ronron éternel… Encore quelques heures… Je finis par m’assoupir devant un film sans intérêt. Le temps s’écoule. Mon voisin en se levant, fait trembler les sièges, j’en profite pour m’étirer, me lever et me dérouiller les mollets. Mon bouquin… Où en étais-je ? Ah oui… Les terres froides d’Henning Mankell. J’aime cet auteur, homme de théâtre vivant entre la Suède et le Mozambique. Il est humain et observe le racisme de son pays, lui qui connait bien la peau noire. Il arrive à précipiter le temps du vol. Il est passionnant… On annonce l’arrivée vers Montréal. Nous serons à terre en début d’après-midi, le même moment qu’en quittant Bruxelles. C’est étrange que cela ! Comme si le temps n’avait pas existé ! Un après-midi, envolé, disparu dans le temps ! Retour en arrière ! Et voilà le St Laurent, si cher à mon souvenir ! Géant d’eau et de remous ! Il passe au travers les forêts pour tracer sa route vers Montréal et autour de ses îles ! De gros cargots le pratiquent, invincibles. Une des grandes routes fluviales du monde. On descend lentement. Les oreilles se bouchent et se débouchent… Cette fois, c’est la bonne. Ladys en Gentlemen…Notre descente vers Mirabel… Il fait 19 degrés… Il sera 14H47min à Montréal… Bye bye et merci d’utiliser Air Canada… A bientôt sur nos lignes ! Retour vers le réel… Chris m’attendra-t-elle ? Elle ne m’a rien dit. A nouveau une angoisse me taraude ! N’ai-je pas été trop prompte ? Elle est dans sa nouvelle vie et moi je tombe là, à pic ! Elle s’est sans doute fait de nouvelles amitiés. Mais bon, puisqu’elle bosse, je pourrai assumer les couses, les repas… Que sais-je ? Je ne serai pas collée à ses basques. Je loue un vélo et hop ! A moi la belle province !
- C’est-tu la première fois que tu viens au Québec ? Entends-je dire dans la file des passeports…
- Non je suis déjà venue et une amie m’attend.
- C’est le fun, me répond-t-on. Bon séjour !
- Merci
Attente des bagages…. Tourniquet assez lent. Ah voilà mon sac ! J’espère qu’il n’y aura pas de casse. Passage à la douane. Impatience… Le douanier à l’œil sévère et sans pitié observe la photo de mon passeport puis scrute mon visage… Puis il claque le carnet après l’avoir tamponné ! C’est bon, il me le glisse. Escalators, marche, escalator…Les roulettes bruyantes de ma valise… le monde, là au bout ! Et au milieu la silhouette de Chris ! Souriante, ma chère Chris ! Embrassades chaleureuses ! C’est rassurant. Je suis contente !
- Voilà, je te présente Suzan ! Ma concubine… Bon on y va ?